Le Couple : le Lent et le Rapide

Publié le 11 janvier 2013 dans Le Couple

Pschothérapie du couple: le lent et le rapide

Avec l’Horloge du Long Maintenant, essai remarquable sur l’accélération technologique et la tyrannie de l’immédiat, Steward Brand interroge sur l’alternative d’une vision longue et d’une responsabilité à long terme au regard de la civilisation

La technologie, dit-il, est à la fois le problème et la solution. Le monde ne devient compréhensible que par ceux qui s’en trouvent à la pointe. Les économies de marchés s’accélèrent. La pression qu’exercent les marchés mondiaux (sans encadrement responsable, le commerce devient vite une forme de crime organisé), la révolution numérique et celle des réseaux, nous plongent, perspective submergeante, dans une phase chaotique: un état de réorganisation permanent.

Le développement techno-économique, ajoute Edgar Morin, accélère tous les processus de production de biens et de richesses, qui eux-mêmes accélèrent la dégradation de la biosphère en généralisant la pollution.

La vitesse est glorifiée. Pas étonnant qu’elle nous obsède tant. 

L’avenir est sacrifié à la récompense du moment. C’est « le tout, tout de suite » écrit Régis Mc Kenna.

Ces situations génèrent l’angoisse et entrainent des addictions lourdes de conséquences…

 

Les changements ne semblent à présent plus quantitatifs ni qualitatifs mais cataclysmiques ; La vie comme transition perpétuelle sans la moindre phase de repos en vue.

Nos modes opératoires se transmettent plus vite que notre ombre.

 

Toutes les civilisations subissent des chocs, avance S. Brand, seules survivent celles qui sont capables de les absorber :

L’hypothèse soutenue par Stewart Brand est la suivante : Certaines parties d’un même système répondent au choc rapidement, permettant ainsi aux parties plus lentes de ne pas en tenir compte et de maintenir une permanence dans la continuité de ce système.

En termes de civilisations donc, deux grands systèmes s’autorégulent :

l’un réactif, représenté par la Mode, l’Art ou le Commerce… autorisant l’autre, plus Lent, comme la Gouvernance ou la Culture, moins influencés par les événements ponctuels et assurant ainsi la continuité de l’ensemble dans sa globalité.

La combinaison de ces éléments rapides et lents, rend l’ensemble du système solide, durablement protégé par la continuité des niveaux inférieurs, lesquels sont eux-mêmes continuellement stimulés par l’apprentissage des niveaux supérieurs

Ce sont précisément ces rythmes qui nous intéressent dans l’approche de la compréhension des mécanismes qui régissent le couple:

Un angle de vue qui ne prétend certes pas à l’universel mais ambitionne une autre perspective que celles des dimensions biologique, biochimique ou psychosociale généralement affectées à la compréhension de l’altérité dans le couple (reconnaissance de l’autre dans sa différence).

Cette manière d’appréhender la dimension temporelle, ce double rythme du rapide et du lent, inhérent au développement de toute civilisation ne serait-il pas, à un autre niveau, le jeu de tensions propres à l’équilibre et à la dynamique du couple ?

En d’autre termes : L’équilibre de toute civilisation qui s’inscrit idéalement dans la durée au moyen de ses couches rapides (innovantes) et de ses couches lentes (stabilisatrices) est-il transposable à l’équilibre du Couple, à son organisation, son mode de fonctionnement ?

Et par quels truchements le serait-il ?

Ce sont bien ces degrés d’absorption des chocs, d’appréciation du temps et d’accession au changement qui nous importent au sein du couple.

Le couple peut-il s’envisager ainsi : un membre rapide et un membre lent ?

Et l’alliance entre profil rapide et profil lent est-elle pour le couple, facteur de longévité et d’équilibre ?

Qui sommes-nous au sein de notre couple ?  Le rapide ?  Le lent ?

  • Le rapide collecte, le lent mémorise.
  • Le rapide improvise, le lent anticipe.
  • Le rapide propose, le lent dispose.
  • Le rapide est discontinu, le lent continu.
  • Le rapide documente, renseigne, le lent ancre, enracine, établit.
  • Le rapide instruit le lent sous un cumul d’innovations, le lent contrôle le rapide par la constance.
  • Le rapide fait de nouvelles conquêtes, le lent cultive, entretient.
  • Le rapide retient toute l’attention, le lent détient la toute puissance…

Si l’on tente de saisir sur le vif dans la vie de tous les jours des exemples, même un peu caricaturaux, cela peut se traduire ainsi :

  • Le rapide rapporte les problèmes de boulot à la maison, le lent écoute et rassure.
  • Le rapide invite des amis, favorisant ainsi les échanges, le lent prépare la cuisine et fait en sorte que la soirée se déroule sans incident.
  • Le rapide zappe d’une source à une autre, télé, web, radio, journaux, désireux d’obtenir une synthèse des informations, le lent considère chaque médium avec plus de circonspection, cherche à approfondir les sources.
  • Le rapide aime bouger les meubles, refaire la déco, le lent freine des quatre fers le changement.
  • Le rapide initie les projets de voyage, le lent y souscrit seulement s’il en conduit l’organisation.
  • Le rapide rapporte de nouvelles technologies pour optimiser les factures, le lent préside à leurs mises en œuvre…

Plus métaphorique :

  • Le rapide, chien de chasse, court partout en zig zag, la truffe au raz du sol, le Lent, chasseur, reste à l’orée du bois.

Cette vision holistique de ce double mécanisme qui scelle le couple va se mettre en place progressivement, résonner intuitivement. Il suffit pour cela de commencer à l’envisager.

Comme dans tous les processus intuitifs, le rôle du rythme dans le couple s’impose de lui-même, naturellement, de manière cohérente, méthodique, ordonnée. Sa logique, sa pertinence et sa fiabilité offrent de nouveaux champs du possible dans la relation à l’autre. A travers ce prisme, les évènements de la vie quotidienne seront interprétés avec lucidité et sagesse. Agissements inéluctables en ce qu’ils découleront de la qualité de lent ou de rapide. Les rythmes ouvriront des perspectives d’évolution du couple aussi dynamiques que ludiques.

Cette vision s’inscrit d’elle-même dans un cercle vertueux. Le dualisme s’efface, laissant place à la compréhension mutuelle, à la complicité.

 

Imprégné de ce principe, vous ne pourrez plus penser le couple sans cet algorithme :

Ainsi, à chacun sa partition mais en évitant de préférence les clichés.

Ces dimensions temporelles (lent et rapide) telles qu’elles sont affectées à chaque individu au sein du couple renforcent et subliment la relation à l’autre.

Dans ce double rapport au temps, la réminiscence et la prospective peuvent enfin s’associer en une belle intelligence de vie.

 

Pour qu’un couple perdure en santé, chacun doit rester à l’écoute du rythme de l’autre

Stimulé par le Rapide, créatif, précurseur, qui insuffle au modèle sa créativité, ce rapide séducteur qui « fait mousser » mais sait aussi voir loin, le lent puissant, cartésien, stabilise, absorbe les chocs des nouveaux apprentissages, rend l’ensemble pérenne, palpable, concret.

  • Le rapide fonctionne aux coups de cœur, le lent rationalise.
  • Le rapide explore, le lent organise.
  • Le rapide donne l’élan, le lent assure les arrières.
  • Sans la force tranquille du lent, le rapide perd pied.
  • Sans les expérimentations du rapide, le lent dinosaurien disparait.
  • Contraint par le lent, statique, le rapide s’ennuie à mourir.
  • Bousculé par le rapide, le lent abdique.

 Et pourtant…

il arrive que le lent que l’on croyait installé, implacable, inexorable, n’en finisse pas de surprendre, déclenchant une force de renouvellement redoutable.

Il arrive que le Rapide en sur-capacité, que l’on pensait « encadré », n’aspire plus, sous la profusion et l’ivresse de ses inspirations, qu’à se libérer du joug du Lent.

 

Facteurs d’équilibre du couple, les modes Lent et Rapide sont-ils structurels à la personne ou contextuels, modulables ? 

Certainement tout cela à la fois, ce qui contribue sans doute au jeu de l’interactivité et de l’évolution. A bien y regarder, les relais s’organisent. Dans certaines situations, relatives aux conflits endogène ou exogène, propre à l’un d’entre eux ou commun, le lent peut subitement occuper l’avant poste du Rapide et inversement. De telles circonstances sont multiples et imprévisibles. Les rôles s’inversent spontanément. Il arrive aussi que les rythmes soient mal distribués : Le lent s’avère en fait l’authentique rapide du couple sans lequel rien ne s’initie, alors que le prétendu rapide, en réalité un lent « agité », fait illusion.

Tous ces mouvements sont modulables suivant l’histoire et l’évolution des personnes : On peut être soumis à un rythme rapide la première moitié de sa vie, puis opter plus tard, consciemment, pour la distance que confère un rythme lent.

A l’inverse, on peut se retrouver en prise directe avec les évènements à un moment tardif de l’existence à l’instar du rapide, alors que le lent en nous l’aura emporté antérieurement .

Plus subtilement, alors que certains, fidèles à l’image que nous avons d’eux, conservent leur rythme quoi qu’il arrive, d’autres jouent de cette double dimension (rapide/lent) au fil de leurs humeurs, des circonstances ou d’un évènement particulier.

On peut au passage s’interroger sur cette échelle de temps que chacun d’entre nous croit devoir mettre en place, confronté à cette tyrannie de l’immédiat. Et ce n’est pas tautologie que de dire que le lent viscéral tente d’appréhender l’accélération temporelle avec son système Lent, alors que le rapide, intrépide, se lance à corps perdu dans la spirale de la vitesse, persuadé que son tempo peut l’aider à faire face.

Les rapides maitrisent-ils mieux le temps car plus vite au fait ?

Les sujets lents maitrisent-ils mieux le temps car plus apte à se distancier ?

Les rythmes sont complémentaires, inhérents à la structure humaine et en même temps, c’est ce qui les rend mystérieux et infinis, totalement adaptables :

Ces rythmes se révèlent sous différentes formes : on les retrouve dans toute forme d’association, toute relation amoureuse ou amicale, toutes sortes de partenariats dans la sphère professionnelle ou dans la sphère privée.

Par ailleurs, on peut être à la fois un lent dans le domaine professionnel, s’attachant à consolider les projets que le rapide initie,et se révéler rapide dans la sphère privée au sein de son couple.

Les couples Lent/Lent, ou Rapide/Rapide peuvent-ils fonctionner ?

C’est loin d’être évident !

Pour le couple Rapide/Rapide, à l‘extrême, on peut envisager aisément une course à l’escalade, des expérimentations tous azimuts, source d’adrénaline, pouvant mener à la rupture par cruauté réflexive.

Prenons l’exemple de ces couples ou les deux éléments exercent la même profession (alpinistes, chercheurs, enseignants…) parfois sur la scène publique, (acteurs, musiciens, politicien, avocats…) Ici, le « qui s’assemble se ressemble » dessert l’équilibre du couple. La course à l’innovation, la pression due à la compétition peuvent stimuler le couple un temps mais finit par essouffler les parties, jusqu’à la rupture.

La presse People ou les clashs de la vie politique regorgent chaque jour de ce genre de scènes.

Quant au couple Lent/Lent, sans élan, sans intégration de nouvelles données issues de la concurrence évolutive, privés de tous stimuli, on imagine le pire, une sorte d’arrêt temporel, d’inexorable enlisement .

En conclusion, le profil des rythmes jumeaux ne permet au couple ni le ressourcement ni la distance nécessaire.

 

Mais  lorsque le tandem « roule » qu’est-ce qui rend encore l’équilibre si fragile ? 

Qu’est-ce qui entraine alors le basculement, jusqu’à la séparation ?

L’une des raisons principales peut se rattacher à cette notion de Loyauté, développée par l’auteur dans le cadre de sa recherche sur l’évolution des civilisations.

Steward Brand citant Freeman Dyson, physicien et mathématicien, s’attache à démontrer six échelles temporelles distinctes, lesquelles modèlent nos impératifs de survie :

  • L’échelle des années concerne l’unité de survie de l’individu
  • L’échelle des décennies concerne celle de la famille
  • L’échelle des siècles, la tribu ou la nation
  • L’échelle des millénaires, la culture
  • L’échelle des dizaines de millénaires, l’Espèce
  • L’échelle des éons, l’ensemble du réseau de vie sur notre planète

Selon Dyson, l’être humain est un produit d’adaptation issu de ces 6 échelles.

C’est la raison pour laquelle les loyautés conflictuelles (l’attachement puissant et contradictoire que l’on porte à nos valeurs) sont enracinées dans notre nature. Pour survivre, poursuit l’auteur, nous avons dû faire preuve de loyauté envers nous-mêmes, nos familles, nos tribus, nos cultures, notre espèce, notre planète…

 

Si nous recentrons cette réflexion, nous constatons qu’il en va de même pour toutes les formes d’associations :

Pour survivre, chaque individu tente de faire preuve de loyauté à ce qu’il est ; un individu issu de ce long processus temporel.

C’est en ce sens qu’il arrive que le couple se désunisse peu à peu : Les loyautés de l’un devenant au fil du temps incompatibles avec les loyautés de l’autre.

  • A ce stade, le lent, mémoire du couple, décortique, organise autour d’une pensée axée sur la constance, rend son jugement.
  • Le rapide, lui, cherche, éprouve ses modèles, tente d’échapper à ce qu’il considère être la vision atavique du Lent.

Le couple survit tant bien que mal à ces exigences  « complexes et contradictoires ».

Les conflits de loyauté finissent par s’accumuler, déclenchant au final l’irrémédiable éclatement; La rupture.

 

L’observation de ce système complémentaire pourrait engager le couple à devenir son meilleur allié :

L’observation et la reconnaissance des deux rythmes en présence pourrait aider à conserver un équilibre dynamique, bénéfique pour le couple et pour chacun de ses éléments.

Une conscience plus fine de notre profil permettrait l’acceptation et la responsabilité de notre rôle au sein du couple.

Chacun pourrait anticiper ses propres réactions ainsi que celles de son conjoint face aux diverses circonstances de la vie et prévenir ainsi les écueils les plus courants du couple.

Ne sommes-nous pas tentés en permanence de rechercher en l’autre ce qui nous fait le plus défaut ?

Cette aspiration trouve un écho naturel dans la notion de rythmes.

Absorber les chocs de la vie requiert ce mécanisme imparable, qui entraine, de surcroît, une évolution saine du « système » Couple.

 

Lorsque « l’enfant parait » :

L’enfant sait d’instinct vers lequel des deux parents se tourner en cas de besoin. Qui sera naturellement plus apte à faire face : Celui qui prendra la distance qui s’impose dans telle ou telle situation ou celui qui  foncera sans hésiter pour résoudre frontalement le problème ?

La disparité, source d’incompréhension et de conflit dans le couple, pourrait largement s’atténuer par le fait de l’observation et de la reconnaissance légitime d’un rythme lent ou rapide, propre à chacun.

Cette notion de rythme lent et rapide s’inscrit bien au-delà de la question du sexe de l’individu, cliché trop souvent associé au principe d’altérité.

Les situations appartenant au lent par opposition au rapide sont inépuisables. Elles sont autant d’occasions de décrypter avec pertinence et distance, la vie de couple au quotidien.

 

Pourquoi ne pas commencer tout de suite ?